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ToRdu - Les nouvelles

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De l'herbe verte
Mon gros rat
Tu étais en tort
Faux Départ

Référencement

Vendredi 18 janvier 2008

Je tiens à le dire dès maintenant : tout ça, c’est de la faute de France 3. C’est à cause de ces gugusses qu’un midi (à l’heure de pointe) je me suis retrouvé dans un Café bondé en face de la Gare de l’Est, sous les regards merveilleusement interloqués d’une bonne centaine de clients. Je faisais face à une tripotée d’yeux ronds comme rarement j’en avais vu. Et, ça me fait mal de l’admettre, mais ils avaient raison de me regarder comme ils le faisaient…
Plantons d’abord le décor : sur la banquette en mousse, il y a donc moi (tout beau, tout bien peigné pour l’occasion) et isabel, mon éditrice, (toute belle, toute bien peignée pour l’occasion). Son mari, Mister X, lui, se tient dans l’allée avec l’ « appareil » – cause de l’arrondissement général des globes. À un moment, il se le pose sur l’épaule et lève sa main libre. Il me demande :
« T’es prêt ? »
« Oui… »
Il accompagne le décompte en repliant les doigts :
« Cinq… Quatre… Trois… Deux… Un… Bonjour Éric Gilberh. »
« Euh… Bonjour… »
« Les Perce-oreilles est votre premier livre et… »
« Euh… Non… En fait, c’est le second… Euh… J’ai publié une anthologie sur Nerval avant… Euh… Chez un autre… Euh… éditeur… »
« Mais c’est le premier chez l’iroli. »
« Euh… Oui… »
« On est d’accord… Je reprends… Éric Gilberh, vous avez beaucoup publié en revues, chez Gallimard et chez nos amis de Brèves – pour ne citer qu’eux. À l’étranger aussi : États-Unis, Québec, Belgique, Algérie… Alors, pourquoi avoir choisi une petite maison d’édition comme l’iroli, pour publier votre premier recueil de nouvelles ? »
Les clients se retournaient tous. Les uns après les autres et chacun arborait un air profondément ahuri. Même à Paris, où l’on croise des rigolos au kilo, nous les étonnions. Normal : ils ne savaient pas que dans les hautes sphères, en l’occurrence dans le bureau d’isabel et de Mister X, on avait décidé de me faire répéter pour l’interview programmée par France 3 la semaine suivante ; répétition prévue dans des conditions proches de celles dans lesquelles je me retrouverais alors. Et si Mister X avait eu le temps de préparer (à ma grande surprise), a) une gigantesque fausse caméra en carton (susnommée l’ « appareil » – un baril de lessive peint en blanc sur lequel il avait écrit Canon au feutre, avec un viseur en carton itou, le tout planté sur un manche à balai – Pour, je cite, me familiariser avec la caméra et que j’arrive à parler sans toujours la regarder ; ça fait débutant… Il y avait aussi un faux micro aux allures de trousse d’écolier bourrée de papier, si ma mémoire est bonne) et, b) ses questions, moi, j’arrivais les mains dans les poches. Du coup, niveau réponses, c’était le désert tartare :
« …Euh… Pourquoi l’iroli ?… Euh… Parce que… Euh… les petites structures sont plus… Euh… humaines… On y est proche des… Euh… gens… Je crois… Euh… Voilà… »
« Et qu’est-ce que l’écriture, pour vous ? »
« Euh… Qu’est-ce que… Euh… L’écriture ?… »
« Oui. »
« Euh… »
Là, il a enlevé l’ « appareil » de son épaule en disant :
« On coupe ! Bon. On le refait sans les euh… »
Le problème, ce n’était pas que je regarde ou pas la caméra (je m’en sortais à peu près bien), non, le problème, c’était que je m’exprimais comme un crétin des Alpes.
J’ai commandé un quatrième café.
 

On a joué à ce petit jeu durant deux heures. À la fin, mes réponses n’étaient pas plus finaudes, mais, au moins, j’avais expulsé 80% des euh… J’ai réussi à répondre à des choses très compliquées comme : pourquoi écrivez-vous ? Comment écrivez-vous ? Où puisez-vous votre inspiration ? Souhaitez-vous devenir riche et célèbre ? Comment se passent les relations avec votre éditrice chez l’iroli ? Aimeriez-vous qu’un jour, elle vous cuisine du poulet au chocolat ? (Et j’en passe.)
Nous sommes partis du Café vers quatorze heures. J’avais une migraine du feu de Dieu et la trouille de voir débarquer les gars de France 3… Qu’est-ce qu’ils allaient bien pouvoir me demander ?… Quel serait mon degré d’humiliation télévisuelle ?… Mais je me raccrochais à ce qu’isabel et
Mister X m’avaient dit :
« Pas de panique, c’était parfait. Ça va bien se passer, mardi prochain. Il faut juste que tu penses à dire le nom de la maison d’édition le plus grand nombre de fois… L’iroli… L’iroli… L’iroli… Après, tout ira comme sur des roulettes. »
Mon œil.
Je racontais n’importe quoi. J’étais persuadé (et je le suis encore) que mes réponses, tout le monde s’en foutait. Et ils avaient bien raison : moi-même, je ne croyais pas à ce que je déblatérais. Le reportage devait durer cinq minutes, présenter l’iroli, le travail d’isabel et… moi. Y a rien de plus pénible que de voir un type non pas parler boutique avec un brin minimal de talent, mais tenter de justifier sa présence : c’est ce que j’avais fait au Café, devant la caméra Canon en carton, et c’est ce que ferais certainement devant la vraie – celle de la télé (télé que, entre parenthèses, je n’avais pas et dont je me contrefoutais impitoyablement.)
En rentrant chez moi, j’ai pris mon chat entre quat’zieux et je lui ai dit :
« J’ai été en dessous de tout. »
Il a hoché la tête ; il était d’accord…
 

Et le mardi noir est arrivé.
Nous avions rendez-vous dans un bar de la rue de Buzenval à onze heures du matin. Je me suis pointé avec trente minutes d’avance et, comme ils étaient tombés dans les bouchons, tout le monde a débarqué avec une heure et demie de retard… Ils étaient quatre : isabel (qui trainait avec eux depuis le lever du soleil), Grand Chef Chippewa, Preneur De Son et Camérawoman. Présentations, serrages de mains protocolaires. Ils étaient jeunes. Dynamiques. Visiblement intelligents.
Grand Chef Chippewa m’a dit :
« Alors, c’est toi Éric… »
Il a sorti un calepin de sa poche, l’a ouvert et a lu :
« …Gilberh. »

Bingo !
« Pourquoi Gilberh avec un h ? »
« Euh… »
Il n’a pas attendu de réponse, s’est retourné et a placé ses collègues aux endroits stratégiques. Puis il nous a fait nous asseoir, Isabel et moi, sur un canapé.
« Bon », il a dit. « Prenez l’air naturel. On n’est pas là, OK ? Faites comme si vous vous retrouviez ici pour travailler, OK ? »
« OK », a répondu isabel.
« OK », j’ai imité.
Il s’est retourné vers ses copains :
« On tourne. »
La caméra a commencé à grésiller et, nous, on a commencé à transpirer. Comme on ne se lançait pas, Grand Chef Chippewa a agité les bras ; un signe qui disait – Allez !
isabel a démarré.
« Hé bien hé bien Éric bonjour. »
« Hé hé hé bonjour isabel. »
« Comment vas-tu aujourd’hui Éric ? »
« Très bien isabel très bien et toi ? »
« Très bien aussi hé hé hé. »
Pause de cinq longues secondes durant laquelle les regards naviguent. Puis, isabel, pleine de ressources, s’est baissée et a sorti un manuscrit de sa sacoche. Un des miens. Je le lui avais donné douze mois plus tôt. Il était tout corné et tout sale.
« Ce sont donc tes nouvelles. »
« Oui oui oui ce sont donc mes nouvelles. »
« Hum. Parfait je tenais justement à t’en parler. »
« Ah ? »
« Bien sûr bien sûr. Nous sommes d’ailleurs ici spécialement pour ça souviens-toi. »
« C’est vrai hi hi hi. »
Elle a ouvert le recueil et s’est mise à rapidement le feuilleter. Page 17 :
« Celle-ci est bien », elle a dit.
« Ah ? »
« Oui. »
Les pages ont encore tourné, vite – et, page 56 :
« Celle-là moins. »
« Ah ? »
« Oui. »
Les pages ont encore tourné, vite vite – et, page 89 :
« Celle-ci, je ne l’aime pas. »
« Ah ? »
« Oui. »
Les pages ont encore tourné, vite vite vite – et, page 135 :
« Celle-ci quelque chose cloche mais je ne sais pas quoi. »
« Ah ? »
« Oui. »
Les pages ont encore tourné, vite vite vite vite – et, au sommaire :
« Oh… On est déjà à la fin !… »
« Hé oui hé oui… Diantre ce qu’on a bien travaillé aujourd’hui. »
Je me suis alors dit que, si chez France 3 ils voulaient percer les secrets des relations auteur / éditeur, ils devaient être servis…
Grand Chef Chippewa a alors lancé :
« Super ! C’était au poil ! »
Il s’est approché :
« Maintenant, on fait l’interview. »
Camérawoman et Preneur De Son se sont placés plus près.
« Je vais vous poser des questions », a fait Grand Chef Chippewa. « Prenez l’air naturel. On n’est pas là, OK ? Faites comme si on n’était pas là, OK ? Mais ne regardez pas la caméra. »
« OK », a répondu isabel.
« OK », j’ai imité – j’étais paré.
Il a levé la main droite et a accompagné le décompte en repliant les doigts :
« Cinq… Quatre… Trois… Deux… Un… Bonjour Éric… »
Il a regardé dans son calepin :
« …Gilberh. »

Bingo…
« Euh… Bonjour… »
« Les Perce-oreilles est votre premier livre et… »
« Euh… Non… En fait, c’est le second… J’ai édité une… »
Et vous connaissez la suite…
…Embrouillée.
Mais je me suis bien acquitté de ma mission : j’ai répété l’iroli à toutes les sauces. L’iroli par ci ! L’iroli par là ! Et une nouvelle couche de l’iroli ! J’étais le quatre par trois l’iroli ! J’étais l’homme-sandwich l’iroli !
Youhou !
L’iroli !
 

Après montage, le reportage durait bien les cinq minutes annoncées. Et, en tout et pour tout, sur ces cinq minutes, j’ai été présent à l’écran dix-sept secondes. Tout ce foin pour si peu… Ça valait la peine, tiens… Seulement, ce qui comptait, ce n’était pas de faire de ma trombine un point de repère littéraire, non, c’était d’atteindre l’objectif fixé par les Hautes Sphères : à savoir que le nom de la maison, on l’entende… et qu’on s’en souvienne…
Bingo !
Et puis, maintenant, grâce à cette histoire et grâce à ma presque diarrhéique extravagance nominale (dont les traces sont visibles tout au long de l’épisode 6 que vous venez de lire avec gourmandise), on l’a même un peu dépassé, cet objectif… Si on demandait au quidam blogovore que vous êtes Mais où diable est-il publié, cet Éric Gilberh ?, le quidam en question (vous) répondrait sans hésiter : Chez l’iroli par ma barbe ! – vous aurez alors gagné, a) votre poids en betteraves fraîches et, b) le droit d’aller illico presto commander les PO et Tordu, parce que, même si ça ne s’est pas trop vu chez FR3 (comme dit encore mon papa), on a fait du sacré bon boulot isabel, Mister X et moi, sur ces deux là.
 

Note aux blogovores : je vais mettre le reportage en ligne un de ces 4 – pour juger sur pièce, d’accord ?

Playlist:

free music
par Eric Gilberh
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