Lorsque je vivais encore chez mes parents, nous avions un voisin qui adorait bricoler les voitures – et, plus
spécifiquement, leur moteur. Il se levait le matin et allait tout droit s’allonger sous ses épaves en attente de démontage. À 9 heures, il était déjà couvert de cambouis de la tête aux pieds. À
midi, on ne voyait plus que deux points bleus (ses yeux) dans la nébulosité huileuse de son visage.
Il buvait pas mal, n’était parfois pas particulièrement tendre, mais, dans l’ensemble, je crois que c’était un homme relativement normal – mais on peut se tromper.
Un jour, alors que je rentrais de l’école, je l’ai trouvé devant un étrange (et impressionnant) bricolage. Il avait réussi à fabriquer une espèce de treuil sur échafaudage. L’échafaudage grimpait
jusqu’au-dessus du bloc-moteur. Et, avec le treuil, il avait sorti entièrement le moteur de sa 505 – et pas n’importe quelle 505…
Elle était digne de celle(s) d’un Président de République Bananière. C’était encore le bon temps où le prix de l’essence ne marchait pas dans les traces de celui de l’or –
bon temps qui encourageait donc, CQFD, au gaspillage…
Bref.
La 505 était un brontosaure blindé. Les vitres faisaient bien trois centimètres d’épaisseur et le poids total de cette énormité devait avoisiner les deux tonnes… L’intérieur
était en cuir et – c’était rare à l’époque – il y avait la climatisation… Je ne sais pas si les pneus étaient blindés eux aussi, mais, enfant trouillard mais pragmatique, je me suis souvent dit
que se faire rouler dessus par une chose pareille devait être une expérience traumatisante.
La nouvelle Faux départ plonge ses racines là-dedans ; pour s’en éloigner assez
vite.
À l’origine, elle faisait partie d’un ensemble plus vaste – appelé par certains scientifiques pédants : un roman. Seulement, le roman (pêchant dramatiquement niveau structure et niveau
universalité du récit) est parti à la poubelle après 45 000 mots ; et j’ai décidé de conserver cette histoire (entre autres).
Je tiens à préciser que, bien qu’écrite à la première personne (pour des raisons comiques évidentes), ça ne m’est pas arrivé à moi.
Juré craché.
Faux départ navigue dans un genre relativement répandu (quoique pas assez à mon avis, en ces temps tristounets – C’est
pas vrai, ma pauv’ dame ? Et p’is, y a plus de saisons !…) : le comique. Elle n’a strictement aucun autre but que de faire sourire.
Bien que je l’aime beaucoup (j’affectionne tout particulièrement les protagonistes aux allures d’antihéros poissards), je me suis longtemps demandé si elle avait sa place dans Tordu… Toutes les
autres histoires gravitent dans les genres : noir / fantastique / grotesque*… Là, il ne s’agit « que » d’humour – et d’un humour qui ne fait même pas peur, qui ne donne aucun
frisson de trouille… Il n’y a rien de noir. Rien de fantastique. Rien de grotesque.
Alors quoi ?
On aurait choisi de mélanger les torchons et les serviettes ?!?
Non. Parce que si, comme moi, vous considérez vos années d’adolescence avec un effroi agrémenté de
gloussements malgré tout compréhensifs, la lecture de ces 2500 mots vous fera trembler comme une feuille de manguier en imaginant que ça aurait pu vous arriver…
Oui : à vous !
Brrr…
*Soupape de l'insécurité, le grotesque dans la littérature moderne ouvre les vannes d'un rire transformé en
grimace sous la pression de l'angoisse ou du malaise, alors que la sensation d'insécurité et de l'oppression persiste chez l'écrivain et se répercute dans le public frissonnant.
(Universalis.)
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